LES INTELLOS DU RAP (France)

Enfants du hip-hop et de Derrida. Par Elsa Vigoureux

24/05/2006 - Ils laissent à d'autres les clichés vulgaires du rap commercial : potiches dévêtues, belles bagnoles et gros flingues... Eux préfèrent jouer avec les mots pour parler politique ou philo. Enquête sur une tendance ignorée du hip-hop français : le rap « option cerveau »

Extinction des lumières, silence dans la salle. Les premières images du clip d'Abd Al Malik défilent sur grand écran. On voit des jeunes qui fument des joints, d'autres qui roulent sans casque sur leurs motos, des regroupements qui font peur dans les cages d'escalier. Clichés de cité. Sauf que la projection n'a pas lieu dans une maison de quartier, mais dans un grand amphithéâtre, au siège de France Télévisions. Pour mieux comprendre les problèmes des banlieues, le groupe d'audiovisuel public a organisé ce jour-là un séminaire avec des spécialistes, sociologues, écrivains, représentants d'associations. Et parmi eux, lui : Abd Al Malik, 30 ans (1).

Il a tout du fameux « jeune-issu-de-l'immigration-qui-vient-des-quartiers-et-fait-du-rap ». Parents congolais, enfance dans le quartier qui détient le record de France du plus grand nombre de voitures brûlées, le Neuhoff à Strasbourg. Il peut parler de ses amis morts d'overdose, pas un ni deux, plutôt une vingtaine. A partir de 11 ans, il vole, il deale, il prie pour ne pas finir au poste de police. Et bascule même dans l'extrémisme musulman, confond spiritualité et idéologie. Mais le cliché s'arrête là. Car le rappeur raconte aussi ces « Paroles » de Prévert, enfouies dans les poches de ses jeans d'adolescent, les Marcel Aymé, Théophile Gautier et Victor Hugo qui lui ont offert un ailleurs et des possibles. Aujourd'hui licencié de philosophie, il cite Jacques Derrida ou Gilles Deleuze pour la déconstruction du discours, convoque Sartre et Camus pour dire sa conception du rap : le devoir de transcender le réel sans jamais l'abuser.

Un rappeur intello ? «Plutôt un pur républicain, démocrate, laïque, noir, musulman et alsacien», qui défend «le consensus, parce que ce n'est pas un gros mot». Pas franchement ce qu'on a l'habitude d'entendre sur Skyrock, première radio du rap commercial. Abd Al Malik n'a pas le profil qui vend bien, il ne porte pas de chaînes en or qui brille, il ne roule pas en Mercedes, il n'éructe pas que la France est une « s... » (bip) qu'il faut « b... » (bip), il ne brandit pas de gun, il ne fait pas de publicité à Nicolas S. Il est sage comme son consensus. Et incarne, avec d'autres, une tendance de plus en plus forte dans le monde du hip-hop : le rap « option cerveau », le vrai si l'on s'en tient à la fonction cathartique des origines.

A peine diffusés à la radio, jamais à la télé, les rappeurs engagés font encore tache dans les médias. «On nous a fait croire qu'on était des merdes et à force on y a cru. Le stéréotype a pris le dessus», se désolait déjà le Marseillais Akhénaton en 1997 dans son album, « Métèque et Mat ». Et pourtant. Les intellos du rap ont des choses à dire. Aujourd'hui, plus que jamais, après les émeutes de novembre. Ils revendiquent leur citoyenneté, proposent un discours, fourbissent leurs arguments et ont acquis une véritable autorité intellectuelle auprès d'un public fidèle. Comme le groupe La Rumeur (2), qui a vendu 50 000 disques après avoir réalisé la plus grosse tournée du rap français en 2005 ; Rocé (3), qui vient d'écouler 20 000 exemplaires de son premier album, sans promo ni publicité. Ou encore Axiom (4), qui comptabilise 2,2 millions de visites sur son site depuis octobre, qui innove, n'édite pas de CD, mais offre un « netstreetalbum » à télécharger gratuitement.

C'est le paradoxe et la chance du rap français : le fourvoiement des uns dans les clichés du folklore commercial a favorisé la résistance, et donné plus à dire aux autres. Les membres de La Rumeur se disent «puristes». Ce ne sont pas des enragés, mais des trentenaires déterminés. Il y a Philippe, 32 ans, bac+2. Ecoué, 31 ans, maîtrise de sciences politiques. Et Hamé, 30 ans, en DEA de cinéma et sociologie des médias à la Sorbonne. Ce sont des militants qui ne veulent pas abrutir les foules, mais éveiller les consciences. Leurs sorties, parfois radicales, leur ont déjà valu plusieurs plaintes en diffamation. Mais jamais de condamnation. Devant les tribunaux, ils assument leurs propos. Et tant pis si la maison de disques se désolidarise. Ils veulent rompre avec «un rap vidé de son essence», et dénoncent «une période tiède où la première tête qui dépasse est coupée en huit, comme s'il fallait se soumettre absolument à la pensée dominante». Les rappeurs de La Rumeur veulent sortir de la caricature qui propose «soit Dieudonné, soit Finkielkraut», et imposer à travers leurs textes le drame de l'Afrique, la question de ses «souverainetés bradées pour servir les intérêts du Quai-d'Or-say». Ils insistent : «Le problème de l'Afrique est celui de la France: le 17 octobre 1961, la révolte des quartiers populaires, le Rwanda, c'est le problème de la France. Parce que nous sommes français, nous, enfants d'immigrés.»

Pour Casey (5), proche de La Rumeur, le «rap est intelligent quand il devient un média», une manière de faire du reportage, à l'inverse de «l'autre rap, avec ce fantasme du super-héros qui tue tout le monde, qui attrape toutes les meufs et qui terrorise les vieux». Jeune trentenaire, elle ne fabrique pas du rap «bonbon à la menthe pour faire peur aux mouches», mais raconte dans ses chansons sa condition de Noire, et cette précarité qui l'accompagne. Casey a grandi à une époque où le hip-hop naissait à peine en France, elle a regardé « Champs-Elysées » le samedi soir et connaît les chansons de Dalida. «Ce qui n'est pas le cas des ados aujourd'hui, qui sont nés avec le rap, et n'écoutent rien d'autre.» Elle se sent responsable devant les générations de demain, et dénonce les stations de radio qui «bamboulaïsent les jeunes, invitent des ados de 13 ans à gagner des voyages à Amsterdam, comme s'ils ne fumaient déjà pas assez de shit, comme s'ils n'avaient pas assez de casseroles au cul comme ça !»

D'où la nécessité d'échapper au «danger de ne se trouver qu'à meugler ou à chialer / A se voir en monstre ou bien en victime», chante Rocé, rappeur trentenaire du Val-de-Marne. Il a les yeux vert liquide, pas de regard de tueur, zéro gros mot dans la bouche, juste des soupirs où il couche ses rebuts de colère. Rocé est un monde à lui tout seul. Son père, juif d'origine russe, a la nationalité argentine. Il a résisté en France, puis intégré les rangs FLN, où il a rencontré sa femme, algérienne, noire et musulmane. Rocé, lui, a poussé sur le bitume de Thiais. Dès 12 ans, hip-hop pour le sport après le goûter. Et Léo Ferré ou la chanteuse Colette Magny pour le plaisir des mots. Fac de philo ensuite, et toujours le rap. A 29 ans, Rocé a bien une «tête de métèque», qui refuse de finir «en code-barres», à force d'assimilation («de la mutilation»). Il cite Nina Simone pour expliquer sa démarche : «Je fais de la musique des droits civiques.» Pas le genre à déshabiller les femmes à longueur de texte, ni à insulter le premier qui passe. Il dit : «Il n'y a pas plus conservateurs que ces rappeurs qui prônent des valeurs sexistes, consuméristes, se vautrent dans le confort victimaire, qui finalement ont absolument intégré le discours dominant.» Lui écrit avec Djohar, 24 ans, licenciée en droit français et anglo-américain, étudiante en DEA de philosophie. « Identité en crescendo », leur album manifeste, est inspiré de penseurs comme l'écrivain et militant martiniquais Frantz Fanon, l'intellectuel palestinien Edward Saïd, ou Spinoza, et clamées sur des musiques free-jazz, celles des luttes.

«Et si je brise les chaînes invisibles des identités hybrides, / La complexité sera ma résistance, mon fond de commerce. / Cela fera de moi un mauvais commercial, mais un homme libre.» Pour Djohar et Rocé, il n'y a qu'un civisme qui vaille : toujours s'interroger.
C'est le sens de ce rap-là. Pas de nihilisme, mais aller au-delà des cris. Démonter les discours creux, les mots qui font mal. Le Ministère des Affaires populaires (MAP) s'y emploie avec un accordéon guinguette et un violon oriental. Des Chtis troubadours, enfants de Roubaix, petits-enfants de l'Algérie. HK a 29 ans et une licence de mathématiques. Dias, lui, a 30 ans, pas de diplôme, plutôt une maîtrise de la vie avec l'échec de la gauche pour formation : «J'ai été un bel instrument de la mise sous tutelle d'une catégorie de la population par le PS, raconte-t-il. J'étais un petit bout d'antalgique, distribué sous forme d'emploi-jeunes.» Le MAP (6) fait des ateliers d'écriture, travaille en prison, soutient les sans-papiers, se sent plutôt proche des Motivés toulousains ou de « www.unerepubliquepointbarre ». Ils sentent le bouillon des ambitions citoyennes qui monte et ne demande qu'à prendre sens. Ils ont un projet, celui de l'alternative, et des titres qui vont avec, comme « Elle est belle la France », «royaume de la manipulation et du silence, / Ça te parle de mixité, de mélange, d'échange et de différence, / De tolérance, laïcité pour se donner bonne conscience». Ils citent Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy et Sarkozy pour dire combien la France recule : «Nous sommes dans un rapport de force entre ces élites qui sont encore en noir et blanc, et nous, jeunesse française, métisse et laïque, qui sommes passés à la couleur.»
Un jeunesse qui réclame son dû, c'est-à-dire une République à la hauteur de ses valeurs. Ça s'écrit en rap et ça s'appelle « Ma lettre au Président ». Axiom, ami berbéro-chti des MAP, l'a postée le postée le 27 novembre 2005, sous format MP3. Une première dans le hip-hop français, se permettre de rapper sur « la Marseillaise », sans outrage au drapeau, ni l'ombre d'un propos potentiellement diffamatoire envers le président. Ça donne : «J'accuse trente ans de racisme et d'ignorance, / La répression sans prévention en France. / [...] La discrimination à l'embauche, à l'emploi cela va sans dire / Provoque la fuite des cerveaux, laisse une jeunesse sans avenir. / Est-ce un hasard si votre ministre séduit l'extrême-droite...» Il a 30 ans, des études de socio dans le crâne, «une sensibilité humaniste», un peu comme s'il était de gauche, quoi. Sauf qu'il ne croit pas à l'intégration sociale, mais «à la seule qui vaille, celle par l'économie». Lecteur de Marx et de Victor Hugo à la fois, il cite Pierre Bourdieu pour référence. Le refus pour le refus le dérange ; il pense qu'il «n'y a pas l'Etat, là; le peuple, ici. Mais des nuances partout, et des propositions à faire». Axiom souhaite une VIe République, il dit que «la Ve est morte, et nous plonge dans une absence de réactivité dangereuse». Jacques Chirac lui a répondu par courrier postal le 16 décembre dernier : «Dans notre pays, tous les citoyens sont filles et fils de la République [...], tous ont leur place dans la société, à condition d'accepter les principes et d'en respecter les règles.» En tout cas, comme le dit le célèbre adage hip-hopien : quand le rap fait du bruit, c'est qu'il y a en France une petite odeur de roussi.

(1) Abd Al Malik, « Gibraltar », Atmosphériques ; www.abdalmalik.fr.
(2) La Rumeur, « Regain de tension », EMI Music ; www.larumeur-records.com.
(3) Rocé, « Identité en crescendo », Universal Music Jazz. Et le 6 juin au Nouveau Casino, à Paris.
(4) Axiom ; www.axiomfirst.com.
(5) Casey, « Ennemi de l'ordre », Anlfalsh/Dooeen Damage.
(6) MAP, « Debout là d'dans ! », Pias ; www.map-site.fr
Le Nouvel Observateur

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