Forum des ONG de la Conférence Mondiale contre le Racisme :
la société civile et la démocratie en danger
(Chapeau) Le forum des ONG de la Conférence Mondiale contre le Racisme du 27 août au 1 septembre à Durban, s’est déroulé dans un climat de haine et de violence. Le manque de transparence, le non-respect du mode de procédure dans l’adoption de la Déclaration et de la Plate-forme d’action des ONG qui a permis l’introduction de termes incitant à la haine raciale, posent fondamentalement la question de la crédibilité de la société civile, et mettent en danger les fondements même de la démocratie.
Il serait faux de dire, cependant, comme l’ont affirmé certains commentateurs, que les ONG se sont fourvoyées à Durban. En réalité, durant tout le processus, de nombreuses ONG et caucus ont tenté de résister, ou ont pris fermement position contre les dérives qui étaient à l’œuvre, vraisemblablement orchestrées par des Gongo, ou d’autres intérêts qui n’avaient rien à voir avec « les voix des victimes ». Ainsi, il est clair que la question du Moyen Orient a été instrumentalisée pour faire passer d’autres messages, empêcher les débats et le lobbying auprès des gouvernements, monopolisant toute l’attention des médias et rendant ainsi invisible les discriminations vécues par des groupes pourtant largement représentés, tels les Dalits ou encore les Roms, pour ne citer qu’eux. Il est significatif que la question des femmes afghanes n’ait pas pu être abordée à Durban.
Violences et résistances
De nombreux caucus et ONG ont décidé de se retirer durant la plénière d’adoption du texte des ONG, qui n’a été adopté finalement que par 14 caucus sur une quarantaine de votants. Il faut saluer ici la manière dont les Roms ont quitté la plénière, après avoir pris la parole pour expliquer la raison de leur retrait. Il n’est du reste pas certain que le texte des ONG publié soit conforme à celui adopté. En effet, un des membres du Comité de rédaction a indiqué que le 2 septembre à 23h, alors que tous les amendements avaient été pris en compte, des personnes s’étaient introduites dans le bureau du Comité, supprimant notamment l’introduction du document et continuant à travailler sur le texte jusqu’à 3 heures du matin.
Le Caucus européen, quant à lui, a été victime d’un putsch organisé le 3 septembre. Durant un an, ce groupe avait travaillé d’arrache pied lors des conférences préparatoires, rédigé un plan d’action européen et une déclaration commune avec le caucus africain concernant la question des réparations lors de la 3ème Prep.com. Au lendemain de la plénière, le 2 septembre 2001, les ONG européennes se réunirent comme chaque jour et prirent la décision de rédiger un texte condamnant les procédures d’adoption du document des ONG. Tout en affirmant qu’il soutenait le droit des victimes à se définir elles-mêmes et certains aspects positifs du travail accompli par les ONG dans des commissions thématiques, le communiqué devait indiquer que le Caucus européen ne pouvait adhérer aux formulations incitant à la haine, la discrimination, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée. Lors de la finalisation de ce communiqué qui devait être adressé à la presse, à la Commission Européenne et aux gouvernements de l’UE, la salle a été envahie par une foule hurlante, remettant en question la légitimité du caucus et traitant de fascistes ceux qui cherchaient à connaître le nom des organisations soutenant cette brutale intervention. Le caucus européen a tenté de résister encore le 4 septembre, bien que soudainement mis en minorité par une majorité de représentants qui n’avaient jamais participé aux précédentes réunions. Ces personnes brandissaient le poing, mitraillaient de photos l’assistance ; il n’a jamais été possible d’obtenir leurs noms ni ceux des organisations qu’elles défendaient.
Le 5 septembre, date de la dernière rencontre prévue avec la Commission Européenne, ces mêmes personnes, niant la légitimité du caucus, ont refusé que ce dernier participe à la réunion. Par ailleurs, le Caucus européen est le seul à n’avoir pu faire une déclaration lors de la plénière des gouvernements.
Réagir pour préserver notre champ d’action
Si dès le début du forum les violences et les incitations à la haine avaient un caractère essentiellement antisémite, au fur et à mesure que s’envenimait l’atmosphère, l’assimilation du juif au « blanc » et à « l’occidental » devenait de plus en plus perceptible dans les prises de parole. Les violences ont ainsi été ressenties par un grand nombre de représentants d’ONG.
Malgré tout, il ne faudrait pas que Durban soit utilisée comme prétexte par les gouvernements et les institutions internationales pour affaiblir les ONG et ne plus les entendre. Pour cela, il devient urgent que les organisations se posent fondamentalement la question de la transparence et de la démocratie à l’intérieur même de leurs structures, et que chacune, au-delà de son mandat spécifique, soit capable de situer de manière plus globale son combat dans un cadre universel des droits de la personne.
L’atmosphère de guerre, de violence, de haine, facilitée par l’éclatement de tout cadre, le discours de clôture de Fidel Castro dans un stade en délire…, étaient annonciateurs de la confusion qui règne aujourd’hui, après les attentats aux Etats-Unis. Il est temps que la société civile réfléchisse à ce qui s’est passé, si elle veut continuer de donner un sens à la démocratie et aux combats qu’elle prétend défendre. Si la cacophonie de Durban devait trouver une suite, les voix des victimes seraient encore plus étouffées.
Malka Marcovich
Présidente du MAPP
Membre du Bureau de la Coordination Française pour le Lobby Européen des Femmes
18 septembre 2001